05 mai 2008
Dans la série : Mémé se lâche...
... aujourd'hui Mémé part en vacances !
Enfin pas tout de suite, mais elle fait des repérages pour son séjour en Bulgarie en septembre.
"Et je me suis dit, avec ma copine Ginette, après tout, on va tout faire... toutes les activités ! Tout ce qu'il y a dans le programme..."
"Ben t'as bien raison !", ponctuation de la petite fille qui acquiesce en souriant, de toutes façons, Mémé, elle fait toujours tout : pas de regret, haut-les-coeurs !
"Ben oui, tiens, on va boire de l'alcool d'abricot et fumer le narguilé !"
19:02 Publié dans Livre de sagesse | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
06 avril 2008
Bienvenue à l'E.N. (partie... pfff, je ne sais plus)
Raphaël* est myopathe. Ce n’est pas ce qui le définit, mais c’est mon sujet.
Il est dans la classe en fauteuil roulant. Il a décidé de rester dans une classe pour élèves en difficulté, bien qu’il ne le soit pas au niveau scolaire. Parce que le rythme est forcément moins intense qu’en classe ordinaire, et qu’il est fatigable… il ne peut écrire longtemps, ni tenir un stylo longtemps, ni lever la main ou faire quelque geste précis que ce soit.
Mais, comme dit son père « tant qu’il peut encore écrire, il faut le faire écrire ! »
L’Education Nationale accompagne ces élèves de la présence d’un AVSi, un assistant de vie scolaire, le « i » étant là pour « intégration »… sachant que l’école est obligatoire et que tous les enfants devraient pouvoir y être scolarisés et non « intégrés », mais c’est encore un autre débat.
Quand je suis arrivée sur ce poste, Raphaël était accompagné pendant les cours d’une charmante jeune femme enceinte. Laquelle l’aidait à sortir ses affaires de son sac, choisir les bons cahiers (il ne peut pas se pencher hors du fauteuil pour fouiller dans le sac à dos trop lourd), installer les affaires sur la tablette du fauteuil (il n’y a pas la place pour un cahier et un livre en même temps, pour la trousse et le cahier également…), écrire pour lui quand il fatigue trop, finir de colorier ses cartes (gestes trop fins et demandant trop d’endurance), etc.
Elle l’habillait pour la récré et la sortie, et l’emmenait aux toilettes où un agent de service était volontaire pour l’accompagner. Evidemment, pour un jeune homme de treize ans, c’est difficile de se faire accompagner aux toilettes tout le temps.
Qui dit enceinte, dit congé maternité un jour… un jour oui… mais c’est l’Education Nationale… trois semaines avant le congé officiel, personne n’était encore prévu en remplacement. Sauf que… la jeune femme habitait à près de 35 km de là, et 70 km par jour en voiture finissent par exciter un peu le bébé, et avancer le congé…
Alors Raphaël se retrouve deux semaines chez lui, à attendre qu’on veuille bien embaucher quelqu’un d’autre.
Le nouvel AVSi arrive.
Mais c’est l’Education Nationale, un endroit où on doit donner l’exemple, notamment sur l’embauche des travailleurs handicapés.
Alors, pour s’occuper de Raphaël est arrivé… un mal-voyant.
Didier* est gentil et attentionné… mais il ne voit pas un mot de ce qui est écrit au tableau, ou sur les feuilles de Raphaël. Il fait beaucoup d’efforts pour déchiffrer le tableau en se postant à dix centimètres de chaque lettre, mais cela gêne les autres élèves, de toutes façons, il ne discerne pas les couleurs…
Les cahiers de Raphaël se révèlent à la correction remplis de lignes sautées… au lieu d’un mot en rouge ou en vert…
Didier ne voit rien dans le sac à dos de Raphaël, il doit sortir tous les cahiers à chaque fois et choisir avec l’élève.
Didier ne voit pas bien où est le bras de Raphaël quand il lui enfile son manteau…
Didier copie avec des fautes, parce que c’est ce qu’il pense avoir vu au tableau ou sur les autres cahiers prêtés…
Didier ne peut pas relire où s’est arrêté Raphaël, et recopie la même chose en moins lisible encore…
Didier ne peut pas préparer les crayons de couleur ou les stylos, parce que le temps d’être certain de la bonne couleur, le cours est fini.
Didier peut amener le dictionnaire (une fois qu’un élève lui a montré sur quelle partie de l’étagère il trouverait les dictionnaires) à Raphaël mais pas l’aider à chercher dedans.
Didier ne voit aucun des obstacles qui se trouve sur le chemin de Raphaël quand celui-ci manœuvre avec son fauteuil pour s’installer en classe.
Didier ne peut pas aider Raphaël à boucher les trous de la flûte, ce qui demande pourtant à Raphaël d'énormes efforts pour écarter et maintenir ses petits doigts, mais justement... les trous ne ressortent pas assez sur la flûte et les doigts sont trop petits pour que Didier puisse discerner les uns ou les autres!
Didier est souvent intéressé par les thèmes des cours, mais ne peut rien suivre sur les feuilles, pourtant pleines de schémas et autres dessins présents pour compenser les problèmes de lecture des élèves en difficulté : de toutes façons, il ne voit rien.
Et parfois, Didier ne voit même pas qui s’adresse à lui, d’un adulte ou d’un élève… pourtant il a un bon feeling avec les mômes, mais un temps de réaction qui finit toujours par perturber l'élève qui lui parle.
Finalement, c’est presque une chance pour lui de pouvoir repérer l’élève dont il doit s’occuper à son fauteuil…
Et Didier n’a d’autres choix que de s’ennuyer, ou de dormir, quand Raphaël se charge de tout et fait son travail tranquillement…
…parce que son rôle est de s’occuper de Raphaël et faciliter son intégration, il n’a absolument pas de droit de faire quoi que ce soit d’autre dans la classe, pas même aider un autre élève… et parce qu’il n’y voit rien du tout, il ne peut même pas bouquiner tranquillement, dans les périodes où Raphaël n’a pas besoin de lui.
Et puis, parce qu’il a un poste d’AVSi, il ne peut travailler que 28 heures par semaine. Ce qui couvre juste les heures de classe, et les récrés, et à peu près le laps de temps entre l’arrivée de Raphaël et le début des cours. Rien d’autre.
Alors le midi, Raphaël doit compter sur la bonne volonté des personnes présentes pour remplir son plateau à la cantine, et lui porter…
Alors le midi, Raphaël ne peut pas aller aux toilettes, et doit attendre les heures de cours, et demander à quitter le cours, et perdre un quart d’heure avec toutes les manœuvres nécessaires.
Alors, pas de sorties pour Raphaël, car personne ne peut s’occuper de lui, ni sur l’heure du midi, ni en dehors des heures de cours qui sont forcément dépassées si la sortie nous mènent à Paris. Nous n’avons pas le droit de le porter pour le placer dans un bus, ou l’emmener aux toilettes, et tout n’est pas accessible non plus pour lui… notamment à Paris où les bus n’ont plus le droit de faire un arrêt même pour déposer les passagers. Certes les musées sont accessibles, mais pas la route jusqu’au musée… et pas le voyage en bus, et pas les pauses nécessaires.
Evidemment, ensuite, on peut toujours dire qu'on a une administration stupide. Et je le dis.
Mais en attendant, ça ne fait rien avancer du tout. Heureusement, la communication est bonne entre les deux !
*Raphaël et Didier ne sont pas leurs vrais noms bien sûr
P.S. : je sais, il existe des ordinateurs pour aider les enfants avec ce type de handicap. Celui de Raphaël est en cours d'autorisation -> il a été demandé, les Académies doivent les fournir, mais il faut d'abord prouver le handicap, puis l'intégration dans une classe, puis remplir un document de 6 pages montrant en quoi l'élève est à sa place dans la classe, et quelles sont ses difficultés pour justifier l'ordinateur... normalement, on l'aura peut-être en mai... ;-)
15:28 Publié dans Livre des neleves | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
11 mars 2008
C'est tellement plus simple de leur demander...
Oubliés comme d'habitude, dans la liste des élèves du collège, on finit par raccrocher les wagons, et pouvoir partir visiter l'Assemblée Nationale avec nos 6e comme avec tous les 6e du collège... à la simple différence, que nos 13 malheureux (je parlerais un de ces jours du 14e qui n'a même pas eu la chance d'accéder au bus, lui!) seront séparés en 3 groupes pour compléter les bus, partant chacun avec deux classes de 6e "ordinaires" complètes, trois vendredis de suite...
Le groupe que j'accompagne a droit à la visite de Beaubourg, en attendant l'heure de la visite à l'Assemblée...
Mais bon... on est dans le centre, avec la jeune stagiaire de français pète-sec, et même carrément "pas baisante" comme on dit en cauchois ici, ce qui n'a rien à voir avec le terme auquel on pourrait penser (z'avez qu'à réviser vos classiques du cauchois, avec la saison 2 de Chez Maupassant ! Entre nous déjà "saison 2", on est certains qu'il y aura une fin, il n'a pas fait longtemps le Guitou à trop aimer les femmes, m'enfin bref...)
La stagiaire prend bien du plaisir à Beaubourg, et oublie, ou n'a jamais su, ou n'a pas encore compris, que si on emmène les mômes en sortie pédagogique, c'est pour les mômes, ce qui est forcément frustrant pour qui aime les lieux qu'il fait visiter et voudrait tout voir longuement...
car on se met à leur portée, on leur propose un choix d'oeuvre... on ne devrait pas courir voir toutes les installations/sculptures/peintures qu'on adore... et rester plantée devant à disserter des heures avec deux élèves souriantes...
à moins de délibéremment décider que l'autre collègue (moi, moi !) était là pour joueur les chiens de berger pour les 24 gamins qui en ont eu assez d'assister à ses extases dithyrambiques et châtiées devant ses oeuvres préférées, et meurent de faim parce qu'il est 13h30 et que leur p'tit déj' remonte à 6h30 du matin...
à moins de croire que oui, ils savent tous ce que signifient les mots "fonctionnaliste", "esthétique post-moderne", "éclectisme", "abstraction", et même tiens "la critique post-moderniste du rationnalisme universaliste"... à 11 ans ! Et oui, je pense qu'elle avait beaucoup à leur apporter par sa connaissance des artistes et des oeuvres, et oui, je suis sûre que les oeuvres pouvaient être à leur portée, si on leur mettait à leur portée...
à moins d'être convaincue que dire à un môme de 11 ans qu'il est "un vrai gamin" est un reproche fort et recadrant, alors que oui, à 11 ans, c'est un gamin...
à moins d'imaginer que les élèves se taisent tout seuls sans qu'on leur dise, qu'ils la suivent, épatée par son savoir...
...je suis épatée, moi, et par ce qu'elle traduit des oeuvres, et par la richesse de son français, beaucoup moins pour son intérêt absent (en apparence?) pour les élèves, et sa gestion de ce qui fait aussi notre boulot : la sécurité des mômes, la responsabilité de chacun d'entre eux, le suivi et la gestion des déplacements, les rappels à la loi (pas trop de bruit, pas de mains sur les tableaux, pas de pieds sur les socles, et non, on ne se met pas sur la photo de la dame...) etc... les trucs chiants mais qui font une grosse part du travail aussi... bref...
autant dire que je passe un sale quart d'heure qui durera de 8h à 21h30...
mais au détour d'une salle, un des 5 neleves que j'ai pu emmener lors de cette sortie, montre du doigt une toile en éclatant de rire :
[L'Adoration du veau, Francis Picabia]
"il a une tête de vache!". Il rit tout seul quelques secondes, puis continue "c'est bien fait, la tête de vache". Et il se détourne.
J., 12,5 ans, est un élève non lecteur qui n'a pas pu lire le titre du tableau. Un élève qui a de vrais soucis d'élocutions. Un élève qui adore dessiner. Et n'a guère les moyens de quitter sa campagne (un hameau de 35 personnes, hors d'un village de 400 personnes) sinon en prenant le bus pour aller au collège... donc de voir ou entendre autrement que par la télé.
J'ai juste vu le fil sur lequel je pouvais tirer, juste aperçu la lueur. J'ai juste la chance d'avoir été là.
"Tu ne vois que ça quand tu regardes le tableau ?"
J. hausse les épaules, genre c'est évident quand même : "ham, mais hem oh , c'est juste un homme avec une tête de vache, et les autres, ils croient tous que c'est le roi !"
Moi, j'aime.
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23:45 Publié dans Livre des neleves | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note



